= Questions de gosse =

Comment ça marchait, un commutateur téléphonique d’un village français dans les années 1980 ? Combien de personnes l’utilisaient ? Elles parlaient de quoi ? Et pourquoi ces téléphones avec la roue qui tourne pour composer un numéro ? Et pourquoi la tonalité occupée ? Et pourquoi les numéros passent un jour de 6 à 8 chiffres ?

Nulle part je n’ai trouvé le livre qui répondrait à ces questions. Soit trop historiens, soit trop techniques. Pas assez de la chair sans laquelle rien ne se serait développé. D’où cet article. Et pourquoi pas une série, qui parlerait de télécommunications électriques comme le téléphone, la radio, les satellites ou les réseaux informatiques mais aussi du non-électrique comme les courriers, les pigeons voyageurs, les drapeaux et autres inventions qui posaient déjà les questions du coût et de la rapidité du réseau, de la qualité du transport, de la sécurité du message, du code et du chiffrage utilisé, des usages et de la quantité d’utilisateurs. Qui parlerait histoire, techniques, usages et aussi sécurité tant les écoutes ont toujours existé, états et militaires étant les premiers à vouloir user et abuser des nouvelles méthodes de communication.

Bref. En route. Premier arrêt : le télégraphe

Alors là je vous entends déjà. Le télégraphe, c’est ringard, c’est un machin sans intérêt, c’est vieux, et nous on aime pas les vieux. Certes, aucun de nous n’a probablement jamais envoyé de télégrammes. Et moi, le télégraphe, c’était dans Lucky Luke qu’on s’en servait : pour le vieillot on est servi. Mais.

D’abord c’est pas mort : le Telex est encore utilisé dans de nombreux pays où il est considéré par un moyen fiable de communiquer avec les gouvernements et on envoie encore des télégraphes dans beaucoup de pays. Tu me crois pas ? Va sur www.telegramme.com et reviens. Vu ?

De plus, plein de trucs que nous utilisons aujourd’hui nous viennent du télégraphe, que ce soit au niveau des claviers (touches spéciales), des codes (morse), des mesures (baud) ou des techniques (signalisations).

Enfin, le télégraphe dans son ensemble a donné naissance au concept de télécommunication et à la mise à disposition de communications internationales pour le plus grand nombre. Ce qui n’est pas rien.

D’où l’intérêt d’une d’étude qui commence par ce qui fut l’ancêtre direct du télégraphe électrique : le télégraphe visuel de Chappe.

= 1790 : Le télégraphe de Chappe =

Installé sur des hauteurs, ces télégraphes déployés immédiatement après la Révolution (1792) utilisaient le canal visuel. Ça s’appelle aussi sémaphore, appellation partagée avec d’autres systèmes visuels, comme ceux des chemins de fer, dont le développement est souvent lié à celui du télégraphe. Et s’il y a un peu de gloriole franchouillarde dans le fait qu’on parle de l’ingénieur Chappe, cette technique fut importante et répandue.

Comment ça marche ? De jour uniquement. Chaque télégraphe (un mât vertical, une grosse barre rotative avec ses deux barres plus petites au bout) relaie en clair sur un réseau en forme en d’«étoile» vers le prochain télégraphe situé à moins de 30Km.

La vitesse est exceptionnelle pour l’époque. Le record : l’avis de naissance de Napoléon Junior fait Strasbourg-Paris en une heure. Le débit moyen théorique serait environ de 0.033 baud (ie. un signe par minute). Soit en théorie pour un message de 30 mots passant sur 60 relais : une heure pour que le message parcoure 1800km.

Succès immédiat. Car succès militaire : la France est en guerre contre les pays limitrophes. Les militaires ont l’habitude du codage. Le code est basé sur une liste de 92 signaux utiles, chaque signe est sur 2 signaux, soit un répertoire d’environ 8500 mots plus rapide qu’une transmission alphabétique. Mais les militaires n’ont pas l’habitude des réseaux aussi étendus. Comme il faut déployer des relais, ils vont installer une structure sociale de sécurisation du code. Seuls des Directeurs doivent pouvoir coder et décoder, les «Stationnaires» devant reproduire les messages sans comprendre le sens des signaux hormis pour des signalisations de service.
De fait, un directeur ou un stationnaire peuvent être soudoyés. Et avec deux stationnaires, on peut manipuler la transmission sur le réseau. Ceci sera utilisé par deux frères souhaitant manipuler un cours boursier, anecdote reprise dans le Comte de Monte-Cristo.

D’autres pays utiliseront cette technologie, qui se perfectionnera en utilisant des rayons lumineux mais restera limitées aux transmissions militaires ou étatiques. Tributaire de la géographie comme des conditions météo, ce télégraphe perdura jusqu’en 1880.

= Des premiers brevets aux premiers réseaux nationaux =

Avec le télégraphe électrique, on élimine les limites du canal visuel. Les messages transitent en clair sur un cable électrique de jour comme de nuit sur des centaines de kilomètres à la vitesse du signal électrique.
Les premiers schémas datent de 1750 et les expérimentations commencent autour de 1800. Problèmes techniques nombreux à régler : alimentation en courant, stabilité des cables, présence de répétiteurs, définition d’un code et d’un système de réception et d’émission. Autour de 1820, des expérimentations démontrent le fonctionnement mais le temps des guerres est passé et les militaires n’en ont pas besoin dans l’immédiat. Le premier réseau sera commercial, anglais, il servira le réseau ferré dès 1843 après une expérimentation en 1837. Mais c’est Samuel Morse qui restera célèbre pour son invention. Autodidacte, il invente le code bien connu, si simple et efficace qu’il reste utilisé aujourd’hui, composé de signaux courts et longs (2bits). Morse invente également l’appareil d’émission auquel on adjoindra plus tard un enregistrement sur bande en cas d’absence de l’opérateur.
Comment ça marche le télégraphe électrique ? Un cable simple relie deux installations, la terre servant à fermer le circuit électrique. Une batterie d’un côté, un électroaimant de l’autre, et un interrupteur entre les deux. Quand on active l’interrupteur, l’électro aimant active le système de signalisation (sonore ou écriture sur bande en cas d’absence de l’opérateur). La rapidité est au rendez-vous : le signal transite à plus de 200 000 Km/s. Un télégraphiste peut transmettre 60 mots par minutes soit ~50 baud.
Le télégraphe visuel était resté à l’usage des pouvoirs centraux, le télégraphe électrique connaît le succès grâce aux usages commerciaux et civils. Cette réussite se traduit par fort déploiement entre 1845 et 1855. Aux États-Unis, vaste pays, donc ayant de gros besoins d’échanger sur de longues distances, le télégraphe est une aubaine. Le réseau est déployé sur de vastes étendues, d’autant plus rapidement que le coût de déploiement est relativement faible. Il est structuré en lignes primaires et en étoiles rayonnant autour des postes majeurs. Identiquement, en France en 1845, on comptait 530 lignes de télégraphe visuel couvrant 5000 Km. Dix ans plus tard, le télégraphe électrique court sur 9200 Km.

Néanmoins, les militaires et les états l’utilisent. Dans les premiers «wiretapping» on compte par exemple les écoutes qui permettent à Abraham Lincoln de recevoir des télégrammes interceptés durant la guerre de sécession en 1860. S’il suffisait de brancher une dérivation sur les lignes pour les écouter, ce qui était assez simple, Lincoln était loin du bricolage : son Ministère de la Guerre avait fait router les lignes par ses bureaux, formé un bureau des relations publiques et une police secrète, chargée d’espionner armée adverse, journalistes et autres. Officiellement, ces mesures ont été interrompues après la Guerre, mais les marques étaient prises.

= Un succès mondial =

Le télégraphe est lancé. Ce sera le moyen de télécommunication dominant pour près d’un siècle qui connaîtra des évolutions sur tous les plans.

Géographiquement, le télégraphe devient international, avec le premier cable transatlantique en 1866. Les cables sous marins représentent un coût financier important mais aussi des soucis techniques comme l’isolation ou la transmission du signal sur longues distances. Néanmoins, en 1891 tous les continents sont reliés entre eux mais la traversée du Pacifique attendra 1902.

Techniquement, innovations et perfectionnements abondent. On cherche à accroître la bande passante pour réduire les coûts de déploiement. Présent dans certains prototypes initiaux, le multiplexage est désormais mis en production. Dans cette optique, un nouveau code fait son apparition : il a l’avantage d’être plus rapide et plus étendu que le code Morse. Codé sur 5 bits, il est l’invention d’Emile Baudot qui laissera son nom dans l’histoire via le baud, qui mesure la quantité de symboles transmis par seconde. Les caractères CR (Carriage Return) et LF (Line Feed) font leur apparition dans son code qui permet de transmettre 5 signaux simultanément et comme pour Morse, le nouveau code apporte nouveau périphérique de saisie.
Les nouvelles du monde entier sont disponibles. Les premières grandes agences de presse ou de publicités voient le jour comme Associated Press, Havas ou Reuters. C’est aussi une révolution pour les journaux. Les usages publics explosent d’où le nom de « Internet de l’ère victorienne ». Car si les messages de la vie mondaine y circulent (emails), des pratiques comme le spam, la fraude émergent également. Ce qui donne lieu à l’apparition d’experts en sécurité, mais aussi à de nouveaux jargons, langages codés et chiffrages car les lignes restent faciles à écouter, ce qui représente un danger pour les usages commerciaux nombreux. On peut par exemple déjà suivre le cours d’une action minute par minute.
Les États et leurs représentations diplomatiques n’ont pas le choix : désormais les journaux informent dans la journée des crises où qu’elles apparaissent et il faut y répondre immédiatement. Intercepté en 1917 par les anglais sur leur réseau, le « télégramme de Zimmermann » émis en Allemagne passait par la Suède vers les USA en direction du Mexique. Les anglais espionnant tout le trafic en direction des US et disposant des codes militaires allemands, ils purent déchiffrer ce message qui promettait aux mexicains des états américains. La révélation enragea les américains et favorisa leur entrée dans la guerre… les anglais usant d’un prétexte pour ne pas révéler leurs écoutes systématiques : officiellement le message avait été détourné à l’ambassade allemande de Mexico.

= Apogée et déclin =

La radio et le téléphone remplaceront le télégraphe. Ils se développent à partir de 1900, à l’âge où toute grande nation « civilisée » est reliée aux autres par le télégraphe. La télégraphie sans fil inventée par Marconi sera couverte dans un prochain article sur la radio. Les réseaux filaires se maintiendront encore longtemps. On trouve au début du siècle des catalogues complets permettant de s’équiper pour les transmissions en morse avec des kits débutants à bas prix.

En 1900, le nombre de 70 millions de télégrammes est atteint aux USA. Le coût d’envoi est de 30 cents. Soit sur 30 ans une multiplication par 10 et une division par 3 du prix. En 1945, le pic d’utilisation social est atteint : 236 millions de messages s’y sont s’échangés. Le réseau fait la part belle au centre par rapport à la périphérie, grandes villes et lignes intercontinentales sont favorisées, petites villes et zones périphériques n’existent pas.

Les innovations techniques continuent. Les périphériques de saisie restent un problème : comment les rendre utilisables sans apprentissage ? L’apparition de Téléscripteurs aussi nommés teletypes (d’où le nom de tty) va résoudre ce problème. Ils se présentent sous forme de claviers, la saisie est simplifiée et la machine se charge de coder, émettre et taper le message reçu. Utilisant un code basé sur le Baudot, le débit atteint 45 bauds.

Le Telex fait également son apparition. Déployé dès 1930 en Allemagne, qui sera le pays le plus attaché à ce système, il sera d’abord utilisé exclusivement par le gouvernement. Le télex ajoute au teletype la capacité de commuter les appels, autrement dit de les router. Chaque appareil dispose d’un numéro propre et peut entrer en contact directement avec le destinataire. Il utilise d’ailleursment  parfois le réseau téléphonique, mais avec des signalements différents. Le message étant écrit sur une bande, il est possible de le renvoyer autant de fois que de besoin. Le déploiement commence en 1958 aux USA, et il s’imposera rapidement comme moyen de communication professionnel et étatique. Son réseau accepte les connexions filaires, radio ou satellite et permet de s’adapter aux moyens locaux.

Le réseau de cables intercontinentaux est sous domination des anglais, qui durant la 2e Guerre Mondiale vont bloquer les télécommunications des allemands. Sur le plan des écoutes, un exemple démontre la montée en puissance des systèmes généralisés : l’opération Shamrock. À partir de 1952, les USA collectent chaque jour tous les télégrammes transitant par le réseau des compagnies Western Union, ITT & RCA pour traitement informatique sur cartes perforées. Sans aucune autorisation. Dénoncé en 1970, le programme sera « arrêté » et le scandale occasionnera une série de décisions politiques pour brider la NSA.

Conclusion

Une course de fond. C’est l’image qu’évoque cette traversée à travers les siècles du signal électrique sur le cable le plus simple qui soit. Une durée de vie que nulle autre technique n’aura sans doute l’occasion de concurrencer : les nouveaux protocoles se périment de plus en plus vite et désormais la téléphonie connaît sa phase décroissante. Il ne faudra probablement que quelques années pour que nous ne pratiquions les communications audiovisuelles sur des réseaux 100% IP sur des terminaux bien plus proche de l’ordinateur que du téléphone, qui finira sans doute comme le télégraphe sur les étagères de l’histoire.
Cette course de fond aura vu émerger les premiers codes télécom modernes, la saisie clavier des teletypes, les capacités en routage et en multiplexage de messagerie du Telex.
Le télégraphe a également été l’objet d’un nouveau type de lois : celles sur les télécommunications, qui posaient la neutralité du réseau et punissaient les piratages et autres écoutes. Il a vu émerger des acteurs économiques encore bien vivants. Et aura contribué grandement à l’accélération de l’économie, à la contraction du temps et de l’espace qui nous semble désormais naturelle, tout en accuentant une extrême concentration des pouvoirs autour des nœuds névralgiques.
Au final il me semble que cette histoire du télégraphe est parlante, car on y retrouve tous les thèmes qui secouent les réseaux de télécommunication. En somme, malgré le temps, rien de nouveau, et tant de proximité entre nous et ceux qui les premiers utilisèrent des lignes électriques pour transmettre leurs messages.

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